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mercredi 18 mai 2016

Ces touristes gazés dans les fuselages



Je ne cherchais pas à faire de bruit, plutôt tentais-je de m’effacer, de ne plus courir à découvert sans pour autant ramper. J’avais le bruit des pas dans les feuilles craquantes tapissant le sol et c’était tout. La présence des autres, de l’être humain, ses membres familiers mais aussi hostiles, son œil venin tout comme ses accolades clientes, ses rouges à lèvres brillants tapissant l’acide de sa bouche, l’Homme, ses grosses mains, ses petites mains, ses salles d’attente, ses bandes d’arrêt d’urgence, ses abribus et ses casernes. Je me tapissais dans l’ombre de la nature, ses résidus, ses derniers îlots rabougris serrés contre des rochers. J’étais là à ne plus pouvoir bouger, attendant que la faim et la soif me rongent, qu’un de ces gros avions me survole et vide ses soutes à bagages pour me fracasser sous le poids des affaires de ces touristes gazés dans les fuselages puis brûlés dans la stratosphère. Dans ce petit cercle de survie, à l’abri de la bise méchante venue du Far-N, j’avais un peu de l’éternité d’un instant tout autour de moi. Quand j’ai entendu les cris au loin des fuyards qu’on traquait, je me suis relevé pour regarder, presque prendre plaisir à les voir se faire abattre. Non que je fus excité par la vision de cadavres percés de balles puissances, mais plutôt la joie de ne pas en être, de me terrer sur ce terril submergé de verdure. 

Leur compagnie de Morphée flingue toute sérénité.



Ventre creux, je sens les araignées crapahuter sur mon corps couvert d'une pellicule fine de sueur. Les cimes de l'épuisement sont atteintes mais je ne peux pas dormir, simplement me tenir sur le matelas étroit et deviner le plafond. Les hommes ronflent, pètent, gueulent dans leur sommeil. Leur compagnie de Morphée flingue toute sérénité. Une voix au loin, jaillissant des escaliers, grossit et envahit tout l'étage: "Les mecs, c'est pour demain à l'aube ! Demain à l'aube on part les gars du douzième ! Demain !"
La joie provoque une ceinture de douleurs dans l'abdomen. La joie. Le bonheur. La clameur grandit et se répand dans chaque chambre, salon, couloir de notre niveau.

Extrait de "Mon Usine, la suite"

Ses gros yeux dénués de pupilles



Après avoir tenté de bêcher cette terre dure comme de la pierre, j'ai bu ce bol de lait chaud et gras sorti directement des mamelles de la vache. Elle me regardait en ruminant, l’œil mou, bête. Des obus de nuages néons se frayaient un chemin entre les dents acérées des crêtes du massif des Cryons. Tels des zeppelins naviguant en troupeau discipliné, ils allaient se perdre au-delà des limites connues du F-north. J'étais en paix. Le fermier me toisait avec ses gros yeux dénués de pupilles, de grosses billes blanches nervurées de vaines fines et roses pâles...

mercredi 4 mai 2016

Je les réduis à l'état d'esclaves



Je regarde le compteur. Mes yeux voient défiler les chiffres. Derrière ces chiffres, c'est pas du joli-joli, c'est pas forcément de la bonne qualité. Leurs yeux se déposent sur les mots. Ils pensent lire de la fiction, ils pensent entrer dans un pur exercice littéraire, les gorges déployées pour ingurgiter l'air chargé de métaux lourds. Leurs yeux se déposent sur les mots. Je clique sur X, une décharge électrique secoue la tablette et le clavier. Elle est prête, excitée, en chaleur. Elle attend sa pitance, son flot de mots... Ils sont derrière leurs écrans, leurs yeux se déposent sur les mots en direct. Ils pensent lire une fiction... Ils lisent en fait la partie incurvée de leur réalité. Les mots s'alignent, le compteur est à bloc, les chiffres se succèdent à un rythme frénétique, je n'ai plus qu'à dire, écrire ce que bon me semble, pisser mon dégoût, livrer les ossements des gosses au bûcher, ça défile, l'écriture se veut plus folle, je produis, leurs yeux sortent peu à peu de leurs orbites, le compteur défile, ils lisent, ils pensent que c'est une fiction, je viole leur psyché, je les réduis à l'état d'esclaves, le compteur défile encore, les petits beats légers me font tressauter, mes mains vont enfler, mes doigts crispés vont s'immobiliser sur le clavier.........
....... Les mots sont lus à la vitesse de leur gourmandise... Le compteur ralentit peu à peu puis plus brutalement... Ils meurent les uns après les autres, par centaines... Le compteur s'arrête......
....... Je retire brutalement mes doigts du clavier brûlant... J'ai terminé. Ce que leurs yeux ont lu les ont réduits à l'état de cadavres. Dans mon Usine, la langue râpeuse du temps qui passe se charge de les lécher jusqu'à la mort...

mardi 3 mai 2016

Mon Usine revient



Avant de partir, je voulais te dire que je lui ai précisé que tu n’étais plus sur le marché. Il ne pourra plus vraiment nuire ni même faire subir, il pourra en revanche regarder, rester cloîtré dans sa tour de contrôle, ses écrans devant, son fauteuil modèle « Président », pour surveiller l’usine, et découvrir la peau cuivrée des clients enchantés, ses salariés aussi, toujours souriants, distribuant des mains amicales à qui voudra les saisir. Il ne répondra pas au téléphone, ni même aux sollicitations en direct, et pour cause, il sera dans la tour, dans sa pièce verrouillée de l’extérieur pour qu’il n’inflige plus jamais le malheur, la douleur, les claques psychiques terrifiantes. Il a traversé le monde, il a erré, il a découvert, il a joint les quatre points cardinaux sans jamais s’arrêter. Derrière lui, il y eut comme une longueur, immense, infinie trace d’acide tranchant le croûte terrestre, découpant la sphère terrestre en quatre parties égales. Il était attendu comme le messie, je crois, il est venu. Au lieu du déluge, il a distribué les baffes, les catastrophes… Personne ne l’a reconnu. Il est enfermé, il sent l’odeur du café, il profite tel un voyeur du mouvement des restes du monde, dans son Usine… Et de sa voix rauque distribuée dans toutes les zones de vente et de production, il a dit, il le redira mais il l’a dit : « Vous avez cru mon Usine aux oubliettes… Erreur, mon Usine revient, Mon Usine, le suite... »

Extrait de "Mon Usine, la suite"