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jeudi 7 juillet 2016

Je n’osais même plus écrire « Mort aux vaches » sur un forum



Toute une vie sans faire de vagues, tout au plus une garde-à-vue pour un joint d’herbe fumé à l’arrière du lycée, quelques points perdus sur le permis pour de petits excès de vitesse, une bagarre ou deux, une vitre pétée dans une manifestation, des prestations de service facturées au black, des statuts furieux sur les réseaux sociaux, la tenue d’un stand anarchiste lors de l’adolescence… Sans vague. Sage. Gentil. Sage. Impeccable. Irréprochable. Il ne se passait rien, j’étais limpide et les mastodontes d’Internet pouvaient avoir accès à toutes mes données, les états aussi… J’avais les crédits à la consommation, presque un crédit immobilier, des achats en ligne. J’étais innocent, je n’avais rien à me reprocher, je n’osais même plus écrire « Mort aux vaches » sur un forum. La rue reflétait cette existence aseptisée, sans risque. Bénévole dans une association humanitaire : « ça mange pas d’pain et c’est bon pour la conscience et les pauvres ». Trier les ordures, être outré face aux massacres terroristes. J’avais un hobby : les pays en friches.

Les babines de Nils formaient des ailes noires épaisses battant lourdement l’air lorsqu’il approchait de moi en courant. Ses crocs énormes et irréguliers étaient talochés par une langue souple et rose. Il avait des expressions rieuses sur la gueule qui indiquaient qu’il était heureux de venir à moi, me sauter dessus, les pattes avant claquant mon torse, son moignon de queue gesticulant de droite à gauche, telle une saucisse apéritif frappée par des électrochocs. Ce terrain vague aux abords de l’étendue de barres d’immeubles HLM insalubres m’offrait l’illusion d'un espace vierge à conquérir. Pour Nils, c’était aussi un territoire à explorer, un monde à part entière, fait de bosses, de trous, d’obstacles constitués par des blocs de béton, des palettes de bois explosées, des carcasses de bagnoles et de caravanes. Sur un hectare, les mauvaises herbes et les arbustes reprenaient peu à peu leurs droits sur ce quartier de maisons de parpaings aux toitures inachevées abandonné par un promoteur immobilier mis en faillite par la crise du logement…
...Il y avait toujours un merdeux pour se jeter du haut de la falaise et pour disparaître dans l'eau claire de la crique. Il me fallait engueuler Nils à m'en rompre les cordes vocales pour qu'il n'aille pas bouffer les bourses du plongeur.

vendredi 3 juin 2016

Des lampes à UV pour les enfants prématurés.




Première ligne de test d’un roman/nouvelle qui verra le jour… ou pas.
Sa Porsche 924 Turbo couleur crème faisait un bruit de semi-remorque pétaradant mais s’accrochait avec souplesse au macadam de la départementale. Les années n’avaient pas raison de cette occasion dont il avait rêvé si longtemps. La salle de concert était un hangar planté au milieu des champs. Lui était accolé un aérodrome destiné aux adeptes de pilotage et aux quelques jets de vedettes acceptant de jouer ici. Ses cils retenaient la sueur qui lui coulait du front, mais ils s’avéraient insuffisants si bien que ses yeux viraient au rouge, irrités par le sel lacrymal. Le concert de Cook Robin allait débuter dans moins de vingt minutes. Il se réjouissait de revoir et d’écouter cette gloire des années 80. Il angoissait tout de même. Presque trois décennies étaient passées et il craignait que le chanteur ne soit plus qu’un vieux croulant à la voix rauque.
Le soleil virant au orange braquait rapidement vers la ligne d’horizon. Les voitures de luxe affluaient. Près de deux cents personnes avaient été triées sur le volet pour cette soirée de charité exceptionnelle en faveur d’une association soutenant le financement de lampes à UV pour les enfants prématurés. C’était une amie gendarme, Caroline, qui lui avait parlé de l’événement. Elle le savait très branché par les causes humanitaires non par idéal de charité, mais parce qu’il savait que des dames d’un âge avancé y pullulaient, esseulées, avides d’action et affamées d’affection. Ça amusait Caroline bien qu’elle ne comprenait pas très bien pourquoi un trentenaire de sa trempe, beau garçon et riche héritier remplissait ses temps libres de tels passe-temps. Ses préférences sexuelles y étaient pour beaucoup mais ça ne suffisait pas à justifier qu’il quitte son appartement confortable de banlieue nord parisienne pour gigoter sur les tubes éculés d’un groupe depuis longtemps rangé dans les oubliettes de la variété. « Si vraiment j’adore cette musique. Et c’est l’occasion de rencontrer des gens moins guindés et cons que d’habitude ».
Il gara la Porsche entre une BM noire et une Audi jaune poussin. Une trentaine de personnes faisait la queue entre la façade en tôle du bâtiment et des barrières grises. Il enfila sa veste en cachemire pourpre, réajusta sa ceinture à boucle plaquée or – Il la desserrait en conduisant, son petit bide gras pressurant son pubis, tendant son pantalon taille 42 (il se refusait à prendre une taille au-dessus) à l’extrême, compressant douloureusement ses couilles – vérifia la brillance de ses Weston à glands et se positionna derrière un couple de sexagénaires ternes. A cet instant, sa déception fut grande. Il n’aperçut pas la moindre femme ou groupe de femmes mûres. Toutes celles qui étaient là (une dizaine) étaient accompagnées d’un homme. Ça commençait mal.

Comment s'appelle mon père ?




Comment s'appelle ma sœur ? Dois-je en parler au passé ? Comment s'appelle mon père ? Cette ville au loin, comment s'appelle-t-elle ? Dois-je donner des noms? Dois-je me taire ? Des vitres explosées. Les abrutis ont déguerpi. Leur faire fermer leurs gueules. Les réduire en bouillie. Je sais qu'on ne doit pas faire de mal, qu'on doit pardonner, je crois, je le sais, il me semble que les comportements étranges et violents, les hurlements et les cris stridents ne sont pas des choses à faire. On doit faire taire. Je regarde les flammes et ça me fait penser à un gazoduc explosé. Je ne dois pas bouger. Ils approchent par petits groupes de trois ou quatre, armés, ivres presque morts, miteux, loqueteux, râleurs, méchants. Ils vont sûrement tenter un passage en force mais je les en empêcherai. Ici je n'ai pas que mes souvenirs, mes jouets d'enfants et mes consoles d'ado. J'ai aussi les corps et la capacité de dupliquer ce monde, cette seconde aussi longtemps que je le déciderai. Un roi. Un petit seigneur tout neuf libéré de ses chaînes, physiquement en forme...

mercredi 18 mai 2016

Leur compagnie de Morphée flingue toute sérénité.



Ventre creux, je sens les araignées crapahuter sur mon corps couvert d'une pellicule fine de sueur. Les cimes de l'épuisement sont atteintes mais je ne peux pas dormir, simplement me tenir sur le matelas étroit et deviner le plafond. Les hommes ronflent, pètent, gueulent dans leur sommeil. Leur compagnie de Morphée flingue toute sérénité. Une voix au loin, jaillissant des escaliers, grossit et envahit tout l'étage: "Les mecs, c'est pour demain à l'aube ! Demain à l'aube on part les gars du douzième ! Demain !"
La joie provoque une ceinture de douleurs dans l'abdomen. La joie. Le bonheur. La clameur grandit et se répand dans chaque chambre, salon, couloir de notre niveau.

Extrait de "Mon Usine, la suite"

vendredi 29 avril 2016

L’amour, c’est juste bien ?




C’est juste ce qu’on doit préconiser entre les Hommes ? Mais quelle connerie. Vous en connaissez un rayon, vous avec vos trafics, votre vie dans les milieux de truands. C’est bon, le prenez pas comme ça, j’explique, on est entre bonhommes hein ? Et je paie, je paie cher, alors on m’écoute. L’amour oui, tout le monde en parle. L’amour de son enfant : faut-il l’encadrer comme un militaire ou le laisser tout faire ? Dans les deux cas, il peut y avoir de l’amour non ? Une femme qui tombe amoureuse d’un serial killer condamné à perpétuité, c’est de l’amour… Voilà. Brandir ce mot et nous dire que l’objectif est d’être aimé ou de savoir aimer. Mièvrerie, stupidité de la part de tout le monde. Tout le monde ment, tout le monde est sournois, tout le monde ne pense qu’à soi. Oh oui il y a un don au Téléthon ici, mille balles prêtées au beau-frère là… Mais rien. Sinon gueuler : «C’est pas bien la pauvreté ! C’est une honte »… Des cohortes de bons et généreux français disent ça, c’est si beau, oh comme c’est beau. Les réfugiés, c’est pas bien, les SDF, c’est pas bien. Les grands patrons, c’est pas bien… Et lorsqu’un type qui crève la dalle vient devant leur porte, il n’a qu’une chose à faire : demander une petite pièce au clavier numérique qui verrouille la porte de l’immeuble. Etre tranquille, ne laisser entrer le monde que par la télé, les écrans d’ordinateur… Chère France DATACENTER ! Vous en êtes, vous aussi. Et moi aussi. Mais je vous le dis en cent comme en mille : je vais en sortir bientôt. Pas par les frontières. Oh non, je n’irai pas, je ne fuirai pas en Espagne DATACENTER, en Angleterre DATACENTER, au Canada DATACENTER ! Ou tout autre pays DATACENTER ! Non ! J’ai choisi d’autres options. Et particulièrement celle de la liberté ! C’est pourquoi j’ai besoin d’une arme ou deux. J’en ai absolument besoin. Finissez votre Cognac, enfilez votre manteau, sortez de votre cage mentale, je vais vous emmener une heure dans la forêt, on teste les bastos, et je vous donne votre fric. Ok ? Je vois que vous en avez assez de moi mais je paie, alors c’est comme ça.