samedi 30 avril 2016

Le pubis, les cuisses aspergés de pisse




Peu à peu tout ce qui m'entoure disparaît pour laisser place au vide, une apesanteur à trois dimensions, sans haut, sans bas, sans côtés, une chute perpétuelle, semble-t-il, dans tous les sens à la fois, le corps disloqué par la vitesse, les yeux sortant de moitié de leurs orbites, l'air gonflant les poumons jusqu'à l'explosion des alvéoles... Le corps vrille fort, la peur de ne plus y arriver, le visage couvert de mon vomi, le pubis, les cuisses aspergés de pisse et soudain, en un claquement de côtes cassées, je m'écrase sur le sol meuble de la cathédrale. 
Mon casque n'a pas bougé. Mes doigts cramponnent encore le joystick. Je peste des lèvres pour en virer du dégueulis. Les bruits de pas sourds viennent de l'extérieur. Ici, tout est désert.

La stupide hystérie de la vie



Un jour, par chance, nous serons aussi comme elle, perclus de douleurs... Mais qu'en savons-nous puisqu'elle ne dit plus rien, que ses yeux errent dans le cœur de ceux qui passent en l'ignorant. S'éteindre, c'est cesser d'être dans la stupide hystérie de la vie, c'est mâchouiller chaque seconde et en savourer les sucs. C'est ce que je crois. Tu es là ? Tu ne m'écoutes pas. Si loin, ton casque sur les oreilles, livrant bataille... Combien de scalps ramèneras-tu ?

Une Ville à Deux ne pose pas les bombes



Une ville à deux n'étudie pas les névroses. Une Ville à Deux ne pose pas les bombes. Une Ville à Deux surveille et perpétue dans l'ombre...

Les hommes ressemblent à des cotons-tiges




Je te conseille de ne pas aller de ce côté-là. Les hommes y picolent, ressemblent à des cotons-tiges plongés dans le formol. Des hommes aux visages de ceux qui viennent tout juste de rater leur train. Ne fais pas ça.

Restons à l'écart



Ville à deux, tu n'es pas une variable d'ajustement pour ceux qui rêvent d'être tes ennemis. Restons à l'écart. Attentifs.

Tu peux maintenant m'effacer






Cette guerre avant Extinction, tu ne l'avais pas écrite, Une Ville à Deux. Tu peux maintenant l'effacer.

vendredi 29 avril 2016

Son odeur, le goût de sa bouche, la douceur de sa peau sont mon chez-moi



La nourriture était bonne, les instants furent précieux. Il me faut y retourner, me préparer, me parer de ma tenue de combat. Nous ne sommes plus autre chose que des déclencheurs mouillés de bombes à neutrons. Triplement foutus par la mégapole grignotant tout, par le temps distendu, par la désagrégation des liens. Espérance de vie maximale pour un boitier de vitesse grippé. Elle pleure. Moi aussi. « Fais attention à toi. Je pars aussi demain. Nous serons si loin ». J’embrasse ses lèvres douces et précieuses. Son odeur, le goût de sa bouche, la douceur de sa peau sont mon chez-moi, ma maison, mon bouclier.

« Je serai à droite du canapé. Tu seras à gauche.
-          Oui mais nous serons si loin. Tu vas me manquer.
-          Toi aussi. Je veux revenir vivant. A chaque fois que je suis de retour, en un morceau, je grandis encore.
-          Moi aussi.
-          Nous avons un chemin à tracer. Peu importe ce qu’ils pensent de nous. Nous sommes touchés par la grâce et c’est bien assez. Inutile de le crier sur les toits »

Nous nous embrassons à nouveau. J’enfile ma capuche après avoir fixé mon casque sur mes oreilles. C’est encore Tricky qui va m’accompagner dans cette bataille. Un duel peut-être. Je ne sais pas. Il aura aussi pu rassembler ses troupes de morveux sanguinaires. Je regarde une derrière fois par la fenêtre. L’électricité est revenue, comme prévue, pour les six heures à venir. Ce temps sera nécessaire pour un combat sans pitié. Je saisis le joystick. Deux coussins réchauffent mes hanches. L’écran s’allume. La main de ma mie effleure la mienne. « Je t’aime. Je suis en partance ».

“You sure you want to be with me? I've nothing to give.
Won't lie and say this loving's best
Leave us in emotional peace (Hell is an emotional place)
Mm, take a walk take a rest, a taste of rest (taste sadness)
Don't want to be on top of your list,
Phenomenally and properly kissed
We overcome in 60 seconds with the strength we have together.
But for now, emotional ties they stay severed.
And where there's trust there'll be treats

When we funk we'll hear beats, Karmacoma…”

L'écouter lire dans sa tête...




Le nœud coulant de son nez morveux. Je lui demande ce qu’il fait là. Il me répond qui tente de rentrer. Je lui ordonne de reculer. Il ne s’exécute pas. Je l’exécute du regard. Il va finir en viande séchée sous le porche, derrière la maison, là où l’on met tout le bazar. Je n’ai pas appelé la police. Le premier poste est à plus de deux cents kilomètres de chez nous. En pensant aux photos miraculeuses de ma femme, je me dis que j’ai une force que lui, l’homme dérangé, n’a pas. J’ouvre la main, totalement, dans sa direction. Avec un mouvement de zigzague dans l’air, bien parallèle à sa face luisante, je l’efface méthodiquement. Peu à peu, dans le sillon de mon geste, dans cette bande de la largeur de ma main, réapparaît l’horizon voilé par les filaments de brume. Je laisse sa bouche, sa gueule pour la fin. Je la laisse éructer tel du gibier blessé tentant de repousser son bourreau avec des cris pathétiques. Je me plais aussi à laisser la bosse de son sexe dans son jean parce qu’il semble que pour lui, et dans ses propos orduriers, la taille de son pénis a une importance primordiale pour se placer sur l’échelle de l’espèce masculine. Ma mie me regarde faire. Elle sourit. Elle s’occupera de l’autre, la version chef de meute de ce duo… J’efface ce résidu entièrement. Il n’est plus là. La campagne est là. Il est effacé. La nature triomphe. Avant de rentrer, j’observe un rapace tournoyant au-dessus de son point d’impact. Une musaraigne va y passer, ça ne fait aucun doute. La porte d’entrée grince. Il faudra la huiler. Je vais m’allonger auprès de ma moitié et l’écouter lire… C’est tellement envoûtant, hypnotisant, de l’écouter lire dans sa tête…

L’amour, c’est juste bien ?




C’est juste ce qu’on doit préconiser entre les Hommes ? Mais quelle connerie. Vous en connaissez un rayon, vous avec vos trafics, votre vie dans les milieux de truands. C’est bon, le prenez pas comme ça, j’explique, on est entre bonhommes hein ? Et je paie, je paie cher, alors on m’écoute. L’amour oui, tout le monde en parle. L’amour de son enfant : faut-il l’encadrer comme un militaire ou le laisser tout faire ? Dans les deux cas, il peut y avoir de l’amour non ? Une femme qui tombe amoureuse d’un serial killer condamné à perpétuité, c’est de l’amour… Voilà. Brandir ce mot et nous dire que l’objectif est d’être aimé ou de savoir aimer. Mièvrerie, stupidité de la part de tout le monde. Tout le monde ment, tout le monde est sournois, tout le monde ne pense qu’à soi. Oh oui il y a un don au Téléthon ici, mille balles prêtées au beau-frère là… Mais rien. Sinon gueuler : «C’est pas bien la pauvreté ! C’est une honte »… Des cohortes de bons et généreux français disent ça, c’est si beau, oh comme c’est beau. Les réfugiés, c’est pas bien, les SDF, c’est pas bien. Les grands patrons, c’est pas bien… Et lorsqu’un type qui crève la dalle vient devant leur porte, il n’a qu’une chose à faire : demander une petite pièce au clavier numérique qui verrouille la porte de l’immeuble. Etre tranquille, ne laisser entrer le monde que par la télé, les écrans d’ordinateur… Chère France DATACENTER ! Vous en êtes, vous aussi. Et moi aussi. Mais je vous le dis en cent comme en mille : je vais en sortir bientôt. Pas par les frontières. Oh non, je n’irai pas, je ne fuirai pas en Espagne DATACENTER, en Angleterre DATACENTER, au Canada DATACENTER ! Ou tout autre pays DATACENTER ! Non ! J’ai choisi d’autres options. Et particulièrement celle de la liberté ! C’est pourquoi j’ai besoin d’une arme ou deux. J’en ai absolument besoin. Finissez votre Cognac, enfilez votre manteau, sortez de votre cage mentale, je vais vous emmener une heure dans la forêt, on teste les bastos, et je vous donne votre fric. Ok ? Je vois que vous en avez assez de moi mais je paie, alors c’est comme ça.

La procédure est lancée




"La procédure est lancée, Monsieur, elle pourra être suspendue sur votre demande". Je me lève, lui sers la main et je me dis que c'est un peu moi qui lui paie ces jolies dents éclatantes. Son sourire est convenu mais en cette période difficile, ça fait quand même chaud au cœur. La porte de son bureau est très lourde. Sa secrétaire s'est absentée. En sortant de cette maison de zone pavillonnaire transformée en cabinet d'avocats, j'ai un coup de mou. Les attaques se sont raréfiées. C'est provisoire. Maître Sadart fera le nécessaire. Pas certain que cela suffira. 
Les hauteurs de Pontoise sont baignées dans une éclaircie presque miraculeuse. Ça sent les fleurs. Ça ressemble au printemps.

Extrait de "Chroniques en zone de guerre digitale".


Le stylo peut faire de nouveau la course sur le papier.



Voilà. C'est bien. Maintenant, nous sommes peinards. Tranquilles. Le stylo peut faire de nouveau la course sur le papier. Oui je sais, on n'écrit plus à l'encre, ni même avec son sang, ses nerfs, sa viande, on écrit aux gnagnagnas pleurnichards des gavés de confort du dernier des siècles...
Les objets sont à leur place. La guerre numérique épargne cette pièce puis la suivante, et celle qui suit... La guerre n'est pas ici mais elle gronde dans tous les écrans allumés.


jeudi 28 avril 2016

Crevez, vivez mais laissez-nous



« Nous ne sommes plus intéressés, merci de nous laisser tranquille. Veuillez prendre vos paquets et retourner dans vos pénates, vos vies, vos directions. Crevez, vivez, mais ne revenez pas ici ». Je claque la porte. J’ai mal au crâne. Ma mie est tout aussi épuisée. Nous avons pris dix ans dans l’aile après ces semaines de guerre. Mais la maison est de nouveau plongée dans la quiétude, au cœur des marais sur lesquels règnent les crachins automnaux. Nous y voyons un peu. Au-delà de la côte, à quelques dizaines de mètres de notre pallier, les rouleaux d’écume strient la mer verdâtre sous la ligne d’horizon. Au-dessus de celle-ci des volutes de vapeur bistres sur fond de ciel grisâtre ébréché offrent au regard une lumière molle, dérangeante. Nous n’avons plus d’électricité, mais la cheminée est allumée. J’ai bien une vingtaine de livres en retard à lire, mais je préfère m’allonger sur ses cuisses et m’assoupir… Nous savons que maintenant, et malgré quelques répliques grotesques de cette louve boiteuse et de ce requin édenté, nous n’avons plus à nous soucier. Les ventres percés, les crânes explosés forment de longues traces dégueulasses dans les mauvaises herbes. Nous fredonnons For Real de Tricky :

« You watch too many films
Too many films for real
Some because you take too seriously
Your record deal
A record deal pays bills
Feeds the family
Your profile is too big
How you gonna be a crime family

Too many films are for real
You want to see any films
Films are for real… »

Extrait de « Chroniques en zone de guerre digitale »