mercredi 4 mai 2016

Les traces noires laissées par les cafards





Je donne les chiens à bouffer aux loups emportés par l'une des lames de fond des Derniers Jours. Je suis Mehdi, elle est Lucille, et nous contons notre histoire sur les débris du monde. 
Un jour jouir substitué par une nuit diurne. Voici notre ascension... 
Nous poussons les côtes, nous jetons les factures d'hôtel dans les sables mouvants qui ont rongés les dunes. Je pense que nous avons des yeux translucides, nous avons les enlacements de pieuvres amoureuses. Nos cœurs couinent de plaisir... à la seule vue de la viande du monde, des bancs de poissons, des mâchoires de requins décharnées plantées dans les guibolles arrachées de rebelles de baignoire, des surfers, des sex-danseurs scrutant la proie sur le travers de porc qu'est la piste de danse... 
Nous nous sommes rencontrés en 2009, dans les méandres cacophoniques des réseaux... Nous étions deux cervelles spongieuses solitaires se débattant sans relâche contre les besoins affolants de contacts des quidams, ces femmes et ces hommes en quête d'un autre pour remplir les bulles d'eau et d'air qui composent leurs corps. 
Lucille suivait les traces noires laissées par les cafards dans son appartement. Je me débattais avec un clic-clac gondolé qui me donnait le mal de mer, la mélasse amertume dispensée par une télévision aussi agressive qu'une arme automatique. 
Au crépuscule de nos questionnements sur le sens de l'existence, alors que nous ne nous connaissions pas encore, nous venions de commettre l'un et l'autre, ce que les autres appellent un crime sordide. Pour nous, c'était simplement un réajustement judicieux de nos quotidiens. Lucille avait poussé dans le vide ce type avec qui elle partageait sa vie. Conclusion de la police: un suicide. J'avais, de mon côté, taillé les veines de celle qui ravageait ma vie. L'amour a souvent des relents de gentillesse mal assumée. Conclusion de la police: un suicide. 
Dans le bol de café, les croûtons flottent. Sous la charpente urbaine, en contrebas, le monstre circulation bouchonne. Obstruction de l'aorte urbaine. ça sent le jour sans suite, des milligrammes de poussières de béton et autres micro-particules sniffées chaque seconde. Cette mégapole est un océan où vivent des méduses venimeuses qui s'autoproclament Êtres Humains. 

Premières lignes d'Entrave Haineuse.

Sur le paquet de cancers, il y a une photo de clopes consumées




Puis, une fois rentré, il ne reste que le rouge-orangé, la douce odeur du hachis parmentier, du fraisier périmé acheté dans le rayon mal éclairé du supermarché chiant du bout du monde, du bout de la zone industrielle. Aux vents violents subis en famille, je préfère les briques froides, tes baisers chauds, nos culs presque osseux saillants sur le béton bénéfique de la mégapole. Un jour, l'un dit merci. Le suivant, l'autre t'offre une bouffée d'haleine douce et de salive tiède. 

Sur le paquet de cancers, il y a une photo de clopes consumées. Sur la boîte aux lettres, il y a le nom et le prénom d'un dictateur tyrannique. Notre rue piétonne plus jolie qu'un désert de caillasse sur lequel croupissent des culs totalement osseux saillants sur le lac séché du désespoir... Il y a ensuite le couloir, sans les vents violents. Il y a le miroir pour se jeter un coup d’œil lorsqu'on s'embrasse amoureusement. Il y a l'oubli des tuyaux flanqués en intraveineuse, des milliers d'heures à se figer zombie devant une webcam... Nous n'avons pas l'océan, nous n'avons pas les phoques, les fougères pliées, les chemins sauvages... Nous, nous avons les autoroutes en parpaings, les nuages de poussière, les escaliers de briques abîmées... Nous avons, dans la foule immense, tentaculaire, radieuse de tristesse, les planètes lointaines, les mégapoles vertes des mondes parallèles. Nous avons un secret: le souffle doux du zéphyr expulsé par nos peaux. 

Nous baisons dans les bestiaux d’acier




Le camping-car tremblant au vent, nous nuisons à l'environnement, nous plaçons nos vies entre les mains moites de la catastrophe. Une couverture sur les pieds, les yeux oiseaux volant au-dessus des rouleaux blancs de l'océan déchaîné. Des mouettes tristes font face aux bourrasques, la valise de bide vide. Nous sommes l’être invisible planqué dans la muqueuse froide de l’habitacle. Ils en ont fait des bestiaux à quatre roues dans les usines, ils ont construit pour nous, ils nous ont fait la couche moelleuse, la planche de plumes sur nos corps crevés, ils nous ont fabriqués les seringues, les tuyaux, les encres vives sur nos dépliants touristiques. Nos esclaves nous ont boulonnés dans l’ennui, dans l’angoisse, dans le sentiment d’insécurité, dans la certitude qu’un bastringue juché sur quatre roues est notre carte fidélité pour le Salut. Nous ne donnons pas cher de la peau du chien qui pue, qui sniffe le buisson avant d’y déverser sa pisse, d’y marquer les frontières de son territoire. Nous ne donnons de la valeur qu’à nos esclaves que nous rémunérons à coups de points fidélité, de carte de crédit. Nous leur faisons honneur, nous baisons dans les bestiaux d’acier qu’ils nous envoient depuis leurs manufactures du bout du monde, des immondes mains abîmées dès l’âge de dix ans, et du sang dedans la bouche qu’ils avalent sans rechigner.

Sommes-nous morts ?



Ses ongles vernis apparaissent dans les centaines de micro-miroirs qui constituent les façades du long tunnel tortueux qui trace sous la mégapole. Ses ongles et ses yeux reflétés tant de fois, mon arme rutilante, ma face aussi… Elle/moi sommes morcelés, des spectres pixelises avançant prudemment dans un décor bombardé de lumière. Sommes-nous morts ? On me rire dessus, quelque part. Derrière, devant. Je ne sais pas. Tout s’est éteint. J’avance à tâtons. Le souffle puant de la vie m’englobe. Je n’ai pas écrit depuis plusieurs jours. Je n’ai plus vraiment ouvert la bouche non plus.  Le tunnel disparaît. La mégapole se dissout. Il n’y a plus qu’une averse violente et froide qui s’abat sur mon corps nu… 

La rue soufflée avant-hier par la voiture piégée



Toute cette énergie déployée pour si peu de résultats. À l'inverse des décennies passées, nous ne cherchons pas à atteindre le bonheur ou la tranquillité, nous essayons surtout de ne pas avoir peur du lendemain. J'allume la bougie. L'électricité n'est pas revenue à six heures du matin comme il était prévu. Nous n'en aurons peut-être pas une seule seconde de la journée et surtout de la nuit. Des centaines de pieds foulent les gravats de la rue soufflée avant-hier par la voiture piégée. Il paraît que nous nous situons sur la ligne de front. Auparavant, c'était ici que trônait le cœur du pouvoir départemental. Je me gratte le front. Le joystick émet une vibration désagréable, signe de l'approche de l'ennemi. L'ennemi... Lequel ? Sa batterie est encore pleine. J'ai de la marge.

mardi 3 mai 2016

Mon Usine revient



Avant de partir, je voulais te dire que je lui ai précisé que tu n’étais plus sur le marché. Il ne pourra plus vraiment nuire ni même faire subir, il pourra en revanche regarder, rester cloîtré dans sa tour de contrôle, ses écrans devant, son fauteuil modèle « Président », pour surveiller l’usine, et découvrir la peau cuivrée des clients enchantés, ses salariés aussi, toujours souriants, distribuant des mains amicales à qui voudra les saisir. Il ne répondra pas au téléphone, ni même aux sollicitations en direct, et pour cause, il sera dans la tour, dans sa pièce verrouillée de l’extérieur pour qu’il n’inflige plus jamais le malheur, la douleur, les claques psychiques terrifiantes. Il a traversé le monde, il a erré, il a découvert, il a joint les quatre points cardinaux sans jamais s’arrêter. Derrière lui, il y eut comme une longueur, immense, infinie trace d’acide tranchant le croûte terrestre, découpant la sphère terrestre en quatre parties égales. Il était attendu comme le messie, je crois, il est venu. Au lieu du déluge, il a distribué les baffes, les catastrophes… Personne ne l’a reconnu. Il est enfermé, il sent l’odeur du café, il profite tel un voyeur du mouvement des restes du monde, dans son Usine… Et de sa voix rauque distribuée dans toutes les zones de vente et de production, il a dit, il le redira mais il l’a dit : « Vous avez cru mon Usine aux oubliettes… Erreur, mon Usine revient, Mon Usine, le suite... »

Extrait de "Mon Usine, la suite"



lundi 2 mai 2016

Ne meurs pas maintenant




Chut, je te dis, écoute ça, simplement, dépasse de tes yeux fatigués ces murs de briques rouges qui obstruent ta vue. Essaie simplement de te hausser sur le bout de tes pieds et regarde venir le venir, sa langue géante qui lèche la jugulaire de l'usine en friche où tu as fait naître tes révoltes, tes nerfs tendus, ce regard définitivement triste sur l'existence. Souris, car tu n'as rien à perdre. La ville de tes proches et un parterre de pierres tombales... Il ne te reste plus que ta moitié que tu as glané dans le tumulte, dans l'océan de feu, de désespoir... NE meurs pas maintenant, finalement, si tu regardes au-delà de ces murs de briques rouges qui obstruent ta vue, tu as la main légère de ta moitié qui ondule, géostationnaire, fine et vernis, douce et qui t'invite à te blottir. C'est là qu'Il a  souhaité te mener, c'est pour ça qu'il t'a fait traverser ces villes de pierres tombales... Pour que tu vives encore un peu, un tout petit peu contre la peau douce et chaude de ta moitié... 

Les étoiles filantes en plein jour



Tu peux essayer d'être plus puissant que du bois mou, mettre ton maillot d'bain bleu avec les petits ours rouges, t'enfiler bière sur bière tout en tripotant l'eau turquoise de la mer chaude, tu ne pourras plus jamais te relever de ta serviette, soudé à jamais au sol, le tissu rêche, l'amertume de la crème dans la bouche, les belles fesses écorchées faisandant sous le cagnard ami/ennemi, l'ennui, la douleur, les étoiles filantes en plein jour, et les trous, les roues, les cartouches d'encre, les beaux gosses en planche à rouler , les tongs qui faisaient stonch stonch sur le macadam suant, ces petites saucisses grasses, les beats bornés braillés par la sono des plages, et jouir dans le sable, et pourrir, les écouteurs de son enfoncés tout au fond jusque dans le gluant de la cervelle servile du gentil travailleur mort. Mais...